15.05.16 – LEMATIN

A cause d'une nouvelle loi sur les cafés, des commerçants doivent jeter l'éponge

Le cas d'Yves est emblématique: s'il veut continuer à exploiter son tout petit tea-room, il doit suivre une formation hors de prix, comme 500 autres «buvettes».

La nouvelle loi genevoise sur la restauration, le débit de boissons, l'hébergement et le divertissement (LRDBHD), pleine de vertus, commence à faire ses premières victimes, bien au-delà des milieux associatifs, telle l'Usine, qui en avait fait un casus belli. Des petits commerçants,déjà malmenés au bout du lac Léman à cause de la cherté des loyers ou du tourisme d'achat en France voisine, découvrent que, s'ils veulent encore servir un café-croissant à une table dans leur établissement, ils doivent désormais détenir une patente, qui s'obtient après un examen d'Etat de cafetier-restaurateur, qui nécessite une formation longue et coûteuse ...

Des coûts insupportables

Yves a 6o ans. Cet artisan boulanger voulait exploiter son commerce, sis dans le quartier populaire de la Servette, près de la gare Cornavin, encore cinq ans. Jusqu'à la retraite. Cela fait trente-huit ans, six jours sur sept, qu'il se rend à 2 heures du matin dans son laboratoire pour y fabriquer son pain, ses ramequins, ses croissants ou ses sandwiches. «La pâtisserie, j'ai abandonné. Pour ma clientèle, c'était devenu trop cher par rapport aux prix proposés à la Migros ou à la Coop.»

Au cours de ces quatre décennies, il a investi plusieurs centaines de milliers de francs et, avant que sa femme prenne un emploi dans une administration communale, le couple n'est jamais parti en vacances. Yves comptait donc travailler jusqu'à 65 ans, jusqu'à ce qu'il reçoive, voici quinze jours, une lettre type du Service du commerce le sommant de se mettre en conformité d'ici au 30juin prochain. Le petit commerçant - et il est loin d'être le seul - tombe des nues. Eh oui! Yves, pourtant détenteur d'un certificat de capacité en boulangerie-pâtisserie-confiserie, a le malheur d'offrir un service de tea-room fort de six tables ... Il découvre, ce faisant, qu'il est aussi restaurateur, alors qu'il ne sert ni alcool ni plats du jour, fussent-ils congelés puis réchauffés. Or, raconte-t-il, «si je veux respecter la nouvelle loi, il m'en coûtera plusieurs milliers de francs de cours de cafetier-restaurateur et autres frais administratifs. Mais, surtout, je devrais soit fermer mon établissement durant près d'un mois - ce qui représente un manque à gagner insoutenable -, soit engager un remplaçant.»

Yves et son épouse n'ont pas réfléchi longtemps. Ils fermeront cette boulangerie de quartier à la fin de l'année. Combien de boulangers ou autres petits commerçants sont-ils à se retrouver dans son cas? Questionnées par «Le Matin Dimanche», tant l'Association des boulangers-confiseurs (ABCGE) de Genève que la Société des cafetiers, restaurateurs et hôteliers de Genève tempèrent. «Comme le prévoit le règlement d'application, explique ainsi Eric Ernery, président de l'ABCGE, nous avons fait des demandes de dispense pour nos membres ou non-membres en possession d'un CFC, et nous les avons obtenues.» Une réalité que dément fermement notre interlocuteur: «Mon épouse a contacté le Service du commerce. Et aucune dispense ne nous a été accordée!»

Les associations protestent

La colère gronde. Car, selon nos informations, quelque 500 établissements sur les 28oo débits de boissons existant à Genève - dont les tea-rooms, classés dans la catégorie «Buvettes permanentes» - sont aujourd'hui concernés. L'affaire est simple: ils ont jusqu'au 30 juin pour se mettre en conformité et jusqu'au 31 décembre 2016 pour passer l'examen d'Etat. Sinon, leur établissement sera fermé. A l'heure actuelle, les protestataires les plus tonitruants sont les milieux associatifs, sportifs et culturels, qui exploitent souvent des buvettes en marge des spectacles ou des matches. «On a l'impression d'être les dindons de la farce» , s'exclame Matthias Solenthaler, président du Grand Conseil de la Nuit.

Par Elisabeth Eckert